
Il y a eu un moment précis, très clair dans ma mémoire, au détour d’un échange avec un collègue, où j’ai douté. Douté de la portée de mes analyses. Douté, profondément, de mon rôle de communicante climatique.
Je travaillais sur le changement climatique depuis plus de quinze ans. J’analysais les discours, je participais à des formations, j’écrivais, je transmettais. Les concepts étaient solides, les données alarmantes, les recommandations claires. Et pourtant, autour de moi, le monde semblait avancer à un autre rythme. Trop lent. Trop indifférent. Trop résistant au changement.
Ce jour-là, j’ai ressenti une forme d’impuissance sourde. Celle qui apparaît lorsqu’on a l’impression de parler juste, mais de parler dans le vide.
Avec le temps, j’ai compris que ce doute dépassait largement une expérience personnelle. Il révélait peut-être une limite plus profonde de la communication climatique contemporaine. Celle d’un système de discours qui informe beaucoup, alerte constamment, mais peine parfois à produire une véritable prise sur le réel.
Arythmie
Le doute n’est pas venu d’un événement spectaculaire. Il est né d’une accumulation. Des rapports lus et relus, sans effets visibles. Des urgences répétées jusqu’à devenir familières. Un engagement personnel qui flanche. J’ai commencé alors à me demander si la communication climatique ne participait pas, parfois malgré elle, à une forme de fatigue collective.
À force d’annoncer des catastrophes, de répéter l’urgence et de multiplier les alertes, certains discours finissent par produire l’effet inverse de celui recherché. Non plus mobiliser, mais saturer. Non plus provoquer l’action, mais banaliser l’inquiétude. Car lorsque l’urgence devient permanente, elle risque aussi de devenir abstraite.
Je me suis alors demandée : à quoi bon expliquer, si rien ne change vraiment ? A quoi bon traduire la science, si elle reste sans prise sur les réalités vécues ? Ce doute n’était pas un rejet du climat comme cause. C’était un malaise plus profond : celui de sentir que le langage lui-même avait peut-être atteint certaines limites. J’ai compris à ce moment-là que la sensibilisation aux questions climatiques était aussi une question de temporalités. Il existe souvent un décalage entre le vécu quotidien des publics et des campagnes de communication soigneusement préparées. Les discours climatiques s’inscrivent dans des horizons longs, alors que beaucoup de populations vivent dans l’urgence du présent, au rythme des contraintes immédiates et des incertitudes quotidiennes.
Transmettre autrement
Face aux étudiants, aux jeunes chercheurs et aux acteurs de terrain, j’ai progressivement cessé de vouloir convaincre à tout prix. J’ai commencé à partager aussi mes hésitations, mes tensions et mes questions non résolues. Et quelque chose a changé.
La transmission n’était plus uniquement descendante. Elle devenait davantage un espace d’échange, où les expériences, les désaccords et les réalités de chacun pouvaient circuler. Il ne s’agissait plus seulement de produire des réponses toutes faites, mais de réfléchir ensemble à des manières situées de penser et d’agir face aux enjeux climatiques.
Cela ne supprimait pas les rapports de pouvoir, les contraintes institutionnelles ou les déséquilibres dans la circulation des paroles. Mais ces espaces de discussion permettaient au moins de réintroduire de l’écoute, de la nuance et de la réflexivité dans des débats souvent dominés par l’urgence.
J’ai alors compris que transmettre ne signifiait pas accélérer mécaniquement le changement. Transmettre, c’est parfois simplement préparer les conditions pour qu’un changement devienne pensable.
L’ouverture comme respiration
C’est enfin dans la collaboration que j’ai retrouvé du souffle. Travailler avec d’autres communicants, chercheurs, artistes ou acteurs communautaires m’a permis de sortir d’une approche trop exclusivement experte de la communication climatique. Par exemple, dans le cadre de sorties pédagogiques, j’amène par exemple mes étudiants à assister à des pièces de théâtre qui abordent les enjeux climatiques. Après les représentations, les échanges avec les artistes ouvrent souvent des discussions riches et stimulantes. Ces moments me rappellent que les questions climatiques ne circulent pas uniquement à travers les rapports, les chiffres ou les campagnes institutionnelles, mais aussi à travers les émotions, les récits et les expériences sensibles.
Douter fait partie du processus
Aujourd’hui, je n’ai pas cessé de douter. Mais ce doute a changé de nature. Il n’est plus paralysant. Il est devenu une forme de vigilance éthique. Il m’oblige à questionner mes propres discours, à me méfier des slogans simplificateurs et à défendre une communication climatique plus attentive aux contextes, aux temporalités et aux réalités vécues. J’ai compris que mon rôle de communicante climatique n’était pas de promettre des transformations rapides, ni de produire toujours plus de messages. Il consiste peut-être davantage à tenir un espace de sens dans un monde saturé de bruit.
