La Grande Muraille Verte : du mythe de la barrière à la bataille des récits

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Lancée officiellement par l’Union africaine en 2007, la Grande Muraille Verte (GMV) est souvent présentée comme l’un des projets environnementaux les plus ambitieux du continent africain. À l’origine, l’idée reposait sur une représentation simple et puissante : créer une immense bande végétale traversant le Sahel, du Sénégal à Djibouti, afin de freiner l’avancée de la désertification. Rapidement, cette image a circulé dans les médias internationaux, les sommets climatiques et les discours institutionnels. Elle a contribué à faire de la GMV un symbole mondial de la lutte climatique en Afrique. Pourtant, derrière les chiffres de reforestation et les promesses de séquestration carbone, une autre dimension mérite d’être interrogée : celle des récits qui structurent notre manière de penser ce projet.

En tant qu’observatrice des dynamiques de communication sur le changement climatique, je propose ici de revenir sur cette évolution narrative. Comment la Grande Muraille Verte est-elle passée d’un imaginaire de fortification à une vision plus complexe de résilience territoriale et de développement humain ?

Le pouvoir des mots : la force et les limites de la « muraille »

À ses débuts, la communication autour de la GMV reposait fortement sur une sémantique de défense. Le mot « muraille » évoque immédiatement une frontière, une ligne de protection, voire une logique de combat. Dans cet imaginaire, le désert devient une menace qui progresse et qu’il faudrait stopper. Cette métaphore a joué un rôle important. Elle a permis de rendre visible un problème environnemental complexe grâce à une image simple. Un « mur » se représente facilement. Il produit un récit héroïque et spectaculaire, particulièrement efficace pour attirer l’attention des bailleurs, des médias et des institutions internationales.

Mais cette représentation a également ses limites. Elle tend à donner l’impression que le Sahel serait un espace vide qu’il faudrait reconquérir écologiquement. Or les territoires concernés sont des espaces habités, traversés par des activités agricoles, pastorales et commerciales anciennes. Ce sont aussi des lieux de mémoire, de circulation et de vie. Réduire la GMV à une « barrière contre le désert » risquait alors de masquer la complexité sociale et politique des territoires sahéliens. Le récit pouvait apparaître comme une intervention pensée depuis les institutions internationales plutôt qu’à partir des réalités vécues localement.

Une pluralité de récits en concurrence

Aujourd’hui, le récit de la Grande Muraille Verte évolue. Toutefois, il serait réducteur de parler d’un simple remplacement de la « muraille » par une « mosaïque de vie ». En réalité, plusieurs narrations coexistent encore. Dans certains discours, la GMV demeure un projet de lutte contre la désertification. Dans d’autres, elle devient un programme de développement territorial, de sécurité alimentaire ou de création d’emplois. À cela s’ajoutent parfois des dimensions géopolitiques, panafricaines ou sécuritaires. Depuis quelques années, un glissement sémantique important est néanmoins observable. Le récit ne porte plus uniquement sur l’arbre qui fait écran, mais sur les systèmes sociaux et économiques qui permettent aux territoires de vivre durablement. La GMV est désormais davantage présentée comme une « mosaïque de systèmes de production » que comme une simple ligne verte traversant le continent.

Ce changement est loin d’être anodin. Il traduit une tentative de déplacer la communication climatique d’une logique de conservation vers une logique de transformation sociale. Le discours intègre désormais des enjeux comme l’accès à l’eau, l’énergie solaire, l’emploi des jeunes ou l’autonomisation des femmes. Cependant, changer les mots ne suffit pas toujours à transformer les pratiques. Derrière les récits demeurent des questions essentielles : qui décide des priorités ? Qui choisit les espèces plantées ? Qui contrôle les financements ? Comment les populations locales participent-elles réellement aux décisions ? Autrement dit, les récits climatiques ne sont jamais neutres. Ils participent aussi à structurer des rapports de pouvoir autour des territoires, des ressources et des modèles de développement.

Parler au Sahel, pas seulement au monde

L’un des principaux défis de la communication autour de la GMV concerne aujourd’hui ses publics. Pendant longtemps, le récit a surtout été construit pour être audible à l’international : conférences climatiques, rapports institutionnels, grandes ONG ou bailleurs de fonds. Or une communication efficace ne peut pas uniquement circuler dans les espaces diplomatiques. Elle doit aussi résonner dans les territoires concernés. Cela suppose de traduire les enjeux dans les langues locales, mais également de reconnaître les formes locales de transmission des savoirs : radios communautaires, récits oraux, pratiques pastorales, mémoires des sécheresses ou expériences agricoles.

Dans plusieurs zones sahéliennes, les habitants ne parlent pas de « résilience climatique » au sens institutionnel du terme. Ils parlent de la disparition de certains pâturages, de la difficulté à accéder à l’eau, des transformations des saisons ou encore des changements dans les trajectoires de transhumance. Ces récits du quotidien constituent eux aussi des formes de savoir environnemental. L’enjeu est donc de faire évoluer la GMV d’un « projet panafricain » porté par les institutions vers un véritable mouvement social et citoyen capable d’être approprié localement. Je dois avouer que moi même j’ai découvert ce projet au détour de mes bifurcations sur internet.

L’histoire de la Grande Muraille Verte montre que le succès d’un projet climatique ne dépend pas uniquement du nombre d’arbres plantés. Il dépend aussi de la manière dont les populations se reconnaissent (ou non) dans le récit proposé. La GMV ne peut pas seulement être racontée comme une lutte contre un ennemi écologique. Elle doit devenir un récit construit avec les territoires, les communautés et leurs propres manières de penser l’environnement.

Au fond, la question centrale est peut-être celle-ci : qui a aujourd’hui le pouvoir de raconter l’avenir écologique de l’Afrique ?

Référence:

Site de la Grande Muraille Verte: https://www.grandemurailleverte.org, avril 2026

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