Raconter le climat depuis Saint-Louis du Sénégal

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Il y a des jours où je me demande si les mots suffisent. Comment raconter le climat sans le trahir ? Comment dire ce qui brûle, ce qui se noie, ce qui s’effondre, sans enfermer le monde dans un langage froid ou désespéré ?

Ces questions m’accompagnent depuis que j’ai choisi de faire de la communication climatique non seulement un champ de recherche, mais aussi une manière d’habiter le monde.

Dans mes travaux, j’utilise des notions comme adaptation, résilience, gouvernance ou transition. Ces concepts sont nécessaires. Ils permettent de structurer l’analyse et de rendre intelligibles des phénomènes complexes. Pourtant, je ressens parfois une forme de décalage entre ces catégories scientifiques et les réalités humaines qu’elles prétendent décrire.

Le climat n’est pas uniquement un objet d’étude. Il est une expérience vécue.  À Saint-Louis, certaines familles voient la mer avancer chaque année un peu plus près de leurs maisons. Des pêcheurs observent la transformation du littoral sans toujours disposer des mots institutionnels pour nommer ce qu’ils vivent. Des habitants parlent du vent, des saisons ou des semences avec une finesse que les indicateurs techniques peinent parfois à restituer. C’est dans ces moments que je commence à interroger les cadres à partir desquels nous produisons les récits climatiques. Je dois affirmer ma position, je parle du climat depuis Saint-Louis du Sénégal.

Ma formation universitaire, largement héritée des traditions académiques occidentales, m’a transmis des outils précieux que je ne renie pas. Mais elle m’a aussi habituée à une certaine manière de penser : catégoriser, objectiver, mettre à distance. Or, plus j’avance dans mes recherches, plus je ressens la nécessité de faire dialoguer ces héritages théoriques avec mon propre vécu, mon contexte africain et les savoirs situés des communautés que je rencontre.

Les travaux de penseurs comme Valentin-Yves Mudimbe, Paulin Houtondji, Souleymane Bachir Diagne ou Sabelo Ndlovu-Gatsheni m’aident précisément à penser cette tension. Ils rappellent que les savoirs ne sont jamais neutres et que les manières de raconter le monde sont liées à des histoires, des rapports de pouvoir et des expériences situées. Dès lors, écrire le climat ne consiste plus seulement à transmettre des informations. Il s’agit aussi de produire des récits capables de relier les données scientifiques aux réalités sensibles.

C’est peut-être pour cela que la poésie occupe une place importante dans mon rapport à l’écriture. Non comme une échappatoire à la rigueur scientifique, mais comme une manière de rendre perceptible ce que les chiffres seuls ne parviennent pas toujours à exprimer. La science permet de comprendre. La poésie permet de ressentir. Entre les deux, il existe un espace fragile mais essentiel : celui d’une communication climatique qui cherche moins à imposer un discours qu’à créer une résonance.

Écrire le climat, c’est tenter de résister à l’habitude. C’est refuser que la catastrophe devienne normale, que la souffrance soit absorbée dans le bruit de l’actualité. C’est écrire pour se souvenir, pour alerter, pour relier. Je crois que nous avons besoin de mots qui scient et de mots qui soignent. De la science pour comprendre, et de la poésie pour continuer à croire.

Entre les deux, il y a ma place : celle d’une communicante qui écrit pour que le climat ne soit pas seulement un sujet, mais une expérience partagée, un langage commun entre le savoir et le sensible.

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