
Située dans la Corne de l’Afrique, entre le Soudan, l’Éthiopie et Djibouti, et bordée par la mer Rouge, l’Érythrée occupe une position géographique stratégique au croisement des dynamiques géopolitiques et climatiques régionales. Ce pays semi-aride, composé de hauts plateaux, de zones désertiques et d’un littoral fragile, figure parmi les territoires particulièrement exposés aux effets du changement climatique. Dans un contexte où l’accès à l’eau, à la terre et aux ressources naturelles conditionne directement les moyens de subsistance, le dérèglement climatique ne relève plus d’une menace abstraite. Il s’inscrit déjà dans le quotidien des populations érythréennes, en accentuant les pressions sur l’agriculture, l’élevage et les écosystèmes côtiers. Le cas érythréen illustre ainsi un paradoxe désormais bien documenté dans les débats internationaux. Les pays les moins responsables des émissions mondiales de gaz à effet de serre figurent souvent parmi les plus vulnérables à leurs conséquences.
Une responsabilité climatique marginale face à une forte exposition
L’Afrique dans son ensemble représente moins de 4 % des émissions mondiales de CO₂ liées à l’énergie, selon les données de l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Dans cet ensemble déjà faiblement émetteur, la contribution de l’Érythrée demeure marginale. Pourtant, le pays est identifié comme fortement vulnérable aux impacts climatiques par plusieurs indices internationaux, notamment le ND-GAIN Country Index. Cet indice mesure à la fois l’exposition aux risques climatiques et les capacités d’adaptation des États. Cette vulnérabilité s’explique par plusieurs facteurs structurels :
- une forte dépendance aux ressources naturelles ;
- une agriculture majoritairement pluviale ;
- une variabilité importante des précipitations dans la Corne de l’Afrique ;
- des capacités institutionnelles et financières limitées.
Les travaux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) montrent que l’Afrique de l’Est est confrontée à une augmentation des épisodes climatiques extrêmes (sécheresses, irrégularités pluviométriques). Ces phénomènes ont des effets directs sur la sécurité alimentaire et les mobilités humaines.
Agriculture, élevage et ressources marines sous pression
En Érythrée, une part importante de la population dépend de l’agriculture et du pastoralisme pour sa subsistance. Les cultures de sorgho et de mil restent particulièrement sensibles aux variations des saisons des pluies. Or, les épisodes de sécheresse récurrents observés dans la Corne de l’Afrique fragilisent durablement les productions agricoles. Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), les systèmes pastoraux de la région subissent une dégradation croissante des pâturages. Ils sont également confrontés à une raréfaction des ressources hydriques. Cette situation favorise des mobilités saisonnières plus longues et accentue les tensions locales autour de l’accès aux ressources. Sur le littoral de la mer Rouge, les communautés de pêche sont également exposées aux transformations environnementales. Le GIEC rappelle que le réchauffement et l’acidification des océans affectent progressivement les écosystèmes marins tropicaux. Ces transformations peuvent avoir des conséquences importantes sur les ressources halieutiques et les économies côtières.
Des politiques d’adaptation contraintes par les ressources disponibles
Contrairement à certaines représentations réductrices, l’Érythrée ne reste pas inactive face aux enjeux climatiques. Le pays a soumis une Contribution déterminée au niveau national (NDC) dans le cadre de l’Accord de Paris. Ce document identifie plusieurs priorités :
- la restauration des terres dégradées ;
- les programmes de reforestation ;
- la gestion durable des sols ;
- l’amélioration des systèmes énergétiques ;
- le développement des capacités d’adaptation communautaires.
La NDC érythréenne insiste toutefois sur un élément central : la plupart des objectifs annoncés demeurent conditionnés à un soutien financier et technologique international. Cette dépendance met en lumière les inégalités persistantes dans l’accès aux financements climatiques, alors même que les pays les plus vulnérables disposent souvent des marges budgétaires les plus réduites. Selon le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), l’écart entre les besoins d’adaptation des pays du Sud et les financements effectivement mobilisés continue de se creuser. Une situation qu’on observe aujourd’hui à l’échelle mondiale.
Vulnérabilité climatique et invisibilisation médiatique
Le cas de l’Érythrée interroge également les hiérarchies de visibilité dans les récits climatiques internationaux. Certaines catastrophes bénéficient d’une forte médiatisation mondiale. D’autres crises environnementales restent au contraire peu couvertes, notamment lorsqu’elles concernent des pays disposant d’un faible poids géopolitique ou médiatique. Dans les débats internationaux sur le climat, les États les plus médiatisés sont souvent ceux qui concentrent les intérêts stratégiques, économiques ou diplomatiques majeurs. À l’inverse, des pays comme l’Érythrée demeurent relativement absents des grandes narrations climatiques globales, malgré leur forte exposition aux risques environnementaux. Cette invisibilisation ne signifie pas une absence totale d’attention internationale, mais révèle des déséquilibres dans la circulation mondiale de l’information environnementale. Les enjeux climatiques deviennent alors aussi des enjeux de représentation, de visibilité et de pouvoir symbolique.
Une question de justice climatique
L’Érythrée rappelle finalement une réalité essentielle : le changement climatique constitue autant une question environnementale qu’une question politique et éthique. Les territoires les moins responsables du dérèglement climatique figurent parmi ceux qui disposent des capacités d’adaptation les plus limitées. Dans ce contexte, la justice climatique ne peut être réduite à un discours compassionnel. Elle implique des engagements concrets :
- un accès plus équitable aux financements climatiques ;
- des transferts de technologies adaptés aux réalités locales ;
- un soutien aux systèmes agricoles résilients ;
- une meilleure prise en compte des vulnérabilités africaines dans la gouvernance climatique mondiale.
Sans une reconnaissance réelle des inégalités structurelles, le risque est grand de voir se renforcer une transition climatique mondiale profondément asymétrique. Certains territoires continueraient alors à supporter les coûts les plus lourds d’une crise qu’ils ont pourtant très peu contribué à produire.
Références
- Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), Climate Change 2022: Impacts, Adaptation and Vulnerability : https://www.ipcc.ch/report/ar6/wg2/?utm_, consulté le 05 mai 2026.
- Agence internationale de l’énergie (AIE), données sur les émissions de CO₂ en Afrique :
https://www.iea.org/regions/africa?utm consulté le 05 mai 2026. - Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), Adaptation Gap Report : https://www.unep.org/resources/adaptation-gap-report-2023?utm
- Contribution Déterminée au niveau National (NDC) de l’Érythrée : https://unfccc.int/NDCREG
- Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) : https://unfccc.int/documents consulté 23 mars 2026.
- Banque mondiale, données climatiques et socioéconomiques sur l’Érythrée : https://climateknowledgeportal.worldbank.org/country/eritrea?utm, consulté le 17 mai 2026.
