Dans cet article, mon idée de départ consistait à écrire uniquement sur Cheikh Anta Diop en mettant en avant sa facette de pionnier de l’énergie solaire. Mais, et heureusement, au fil des recherches, j’ai découvert une autre personnalité pionnière fascinante : Abou Moumouni Dioffo du Niger.
L’énergie solaire pour développer l’Afrique : les clairvoyances de Cheikh Anta Diop
Il y a quelques années en regardant un documentaire sur la vie et l’œuvre de Cheikh Anta Diop (Kemtiyu de Ousmane William Mbaye, 2016), je découvrais avec intérêt sa facette de pionnier de l’engagement écologique africain. Je me rappelle une séquence où le narrateur évoquait la vision du physicien sur l’énergie solaire. D’ailleurs, dans un ouvrage intitulé « Les fondements économiques et culturels d’un État fédéral d’Afrique noire » (1960, 1974), Diop appelait l’Afrique à s’emparer du solaire pour résoudre ses problèmes de dépendances énergétiques. Il parlait alors de transition énergétique avant l’heure. Le physicien écrivait qu’il était important pour les africains de s’emparer de leurs ressources énergétiques « non pas pour créer des industries complémentaires de celles de l’Europe, mais pour transformer les matières premières que recèle le continent, (afin) de faire de l’Afrique noire un paradis terrestre » (Diop, 1974, p. 72). Précisément, poursuivait-il, il faut miser sur les ressources d’avenir qui « ne sont pas polluantes, contrairement au charbon, au pétrole et à l’énergie atomique ». Clairvoyant, il classait les sources d’avenir par ordre : « l’énergie hydraulique », « le solaire », « le thermo-nucléaire », « l’éolienne », « le thermique des mers », « la marémotrice », « le thermique des volcans », « la géothermique » et « la houille rouge » (Diop, 1974, p. 72). Visionnaire, Cheikh Anta Diop insistera sur le potentiel du solaire comme énergie inépuisable et propre. C’est une ressource qui existera tant que le soleil lui-même existera. Déjà, il identifiait les zones sahariennes (ex. Maroc), soudaniennes (ex. Sénégal) et australes (ex. Namibie) comme les espaces les plus favorables à un développement solaire à grande échelle. Il anticipait ainsi les cartes énergétiques du continent africain de plusieurs décennies.
Dans son ouvrage, Diop reconnaissait toutefois les défis techniques de l’époque : le coût élevé nécessaires à la conversion solaire, et les limites climatiques liées à la couverture nuageuse des zones équatoriales. Pourtant, malgré ces obstacles, il affirmait avec conviction que l’Afrique devait miser sur le solaire comme levier stratégique de son autonomie énergétique et scientifique. Plus de 50 ans plus tard, l’héritage de Cheikh Anta Diop est plus que jamais résonnant. L’inauguration de la centrale solaire Cheikh Anta Diop de Mérina Ndakhar (Sénégal) en 2018 symbolise une reconnaissance posthume.
Le solaire comme projet de société : Abdou Moumouni Dioffo
En effectuant des recherches sur Cheikh Anta Diop et ses travaux sur l’énergie solaire, j’ai découvert un autre physicien pionnier : Abou Moumouni Dioffo du Niger. Son nom me disait vaguement quelque chose car je connaissais une université du Niger qui porte son nom.
Né le 26 juin 1929 à Tessaoua (Niger), Abdou Moumouni décéda le 7 avril 1991 à Niamey. Brillant, Abdou Moumouni Dioffo a été le premier africain francophone agrégé de sciences physiques à l’Académie de Paris en 1956. Il fut l’un des grands spécialistes des énergies alternatives, notamment l’énergie solaire (Doudou, 2018).
Il est de trois ans le cadet de son contemporain Cheikh Anta Diop (né en 1926). Son engagement dans la spécialité du solaire est très concret. Il lance au Niger dès le début des années 1970, la première unité proto-industrielle de production africaine de chauffe-eau solaires. J’ai découvert un de ses textes très intéressant et intitulé « L’énergie solaire dans les pays africains (1964) avec pour sous-titre : « Les voies de son utilisation et les possibilités qu’elle ouvre au développement économique et social des campagnes africaines et à la mise en œuvre d’une politique rationnelle de l’énergie par les pays africains ». Dans le prolongement de Cheikh Anta Diop, le physicien nigérien y jette les bases d’une réflexion visionnaire sur le rôle stratégique de l’énergie solaire dans le développement du continent africain. Selon lui, la maîtrise et la répartition équitable de l’énergie conditionnent la transformation économique, sociale et culturelle des sociétés modernes. D’une part, les pays industrialisés se distinguent par leur forte consommation d’énergie. D’autre part, les pays africains, encore peu industrialisés, demeurent dépendants de ressources fossiles épuisables.
Face à ces constats, Moumouni Dioffo plaide pour une politique énergétique spécifiquement africaine. Elle serait fondée sur les ressources locales et les réalités géographiques du continent. Il identifie dans l’énergie solaire un levier de développement rural et une alternative rationnelle aux modèles hérités de la colonisation. Le soleil, écrivait-il, pourrait alimenter les petites agglomérations et les activités agricoles, artisanales ou domestiques, notamment dans les zones sahéliennes où le besoin d’eau et d’énergie est criard.
Son analyse s’appuie sur des données météorologiques et physiques démontrant que l’Afrique dispose de l’un des plus forts potentiels solaires au monde. On compte jusqu’à 9 heures d’ensoleillement quotidien dans les régions sahariennes et sahéliennes. Il anticipe déjà alors les différentes applications possibles : chauffage, pompage de l’eau, cuisson, production d’électricité et réfrigération solaire.
Par ailleurs, au-delà des aspects techniques, Moumouni inscrit sa réflexion dans une dimension politique et décoloniale. Il appelle les États africains à investir dans la recherche, à mutualiser leurs moyens. La finalité est de construire une autonomie scientifique pour éviter la dépendance aux pays développés. Pour lui, la « fée énergie » ne doit pas être un outil d’asservissement, mais un instrument de souveraineté et d’émancipation. En conclusion, il invite les intellectuels et décideurs africains à « prendre leurs responsabilités » : la transition énergétique n’est pas seulement une affaire de technologie, mais un acte de libération et de recomposition historique du continent. Abdou Moumouni Dioffo avait 35 ans en 1964.
Regards croisés de penseurs solaires
En relisant Cheikh Anta Diop et Abdou Moumouni Dioffo à l’aune de la crise écologique, on découvre des penseurs visionnaires. Ils ont tous les deux parler des potentialités de l’énergie solaire, bien avant que l’on parle de « transition énergétique » ou de « justice climatique ». Ce sont des penseurs solaires de l’Afrique solaire. C’est dire qu’ils ont vu et cru en l’énergie solaire pour développer l’Afrique. Leurs constats retentissent, encore de nos jours, comme des vérités absolues. Leur optimisme, par rapport au devenir de l’Afrique, est très inspirant. Leurs intuitions trouvent écho dans des programmes de transition énergétique régionales. On peut citer par exemple, l’Africa Renewable Energy Initiative (AREI) portée par l’Union africaine, qui « est une initiative de transformation fondée et dirigée par l’Afrique afin d’accélérer, d’intensifier et d’utiliser le potentiel énorme du continent en matière d’énergies renouvelables » (site internet, arei.info, 10 octobre 2025). Ces dynamiques montrent que l’Afrique est en train de prendre son destin en main dans l’adaptation au changement climatique.
Cheikh Anta Diop et Abdou Moumouni Dioffo furent des penseurs solaires de l’Afrique solaire. Ils furent visionnaires en percevant les potentialités du Soleil, mais surtout en ayant la conviction que les rayons du Soleil reflétaient la promesse d’une Afrique indépendante énergétiquement. Lire Cheikh Anta Diop et Abdou Moumouni Dioffo, c’est se rendre compte que parler de transition écologique passe aussi par une écologie des savoirs. Ils nous rappellent que la transition écologique, n’est pas seulement une question technique. Elle est aussi épistémique. La transition écologique doit être pensée depuis l’Afrique par les africains et pour les africains.
Références
- « Sénégal, une histoire solaire. Recherche, innovation et sensibilisation dans les énergies vertes de 1960 à aujourd’hui », (2018). Édition Science et Bien commun. URL : https://scienceetbiencommun.pressbooks.pub/soleilpourtous/chapter/le-senegal-une-histoire-solaire-recherche-innovation-et-sensibilisation-dans-les-energies-vertes-de-1960-aux-enjeux-contemporains/, consulté le 03 octobre 2025.
- (2024). African Forest Landscape Restoration Initiative.
https://afr100.org - Diop, C. A. (1960, rééd. 1974). Les fondements économiques et culturels d’un État fédéral d’Afrique noire. Présence Africaine.
- Dioffo, A. M. (1964). L’énergie solaire dans les pays africains. Présence Africaine, 2, 96–126.
- Mbaye, O. W. (2016). Kemtiyu : Cheikh Anta. Film documentaire, Sénégal.

Merci cher Pr Ndiaye,
Un autre riche article sur la question écologique, mais par une réflexion critique qui prend en charge la dimension décolonialité (décoloniser les savoirs et avec une lecture plurielle de toute la littérature sur le sujet), au-delà de celle technique.
On a eu à parcourir « Les fondements économiques et culturels d’un État fédéral d’Afrique noire » (1960, 1974) de Diop. C’était aussi pour appréhender les aspects de »l’hydraulique africaine Effectivement, la solarisation des mécaniques des fluides/forages a été un élément de prédiction. »Des visionnaires », comme vous dites. Leur »rôle stratégique de l’énergie solaire dans le développement du continent africain ».
Merci également pour nous avoir fait découvrir ce monument de la recherche africaine en physique Abdou Moumouni Dioffo. Je pense que vos travaux méritent bien de la visibilité pour davantage faire découvrir au grand public cette lecture africaine de nos potentialités en énergies renouvelables, du développement durable, d’anticipation de discours sur la justice climatique, de transition énergétique, d’énergie mixte. Des penseurs africains ont très tôt engagé ces questions.
Un excellent article Pre NDIAYE. Merci de nous avoir fait découvrir l’éminent Abou DIOFFO. A vrai dire, nous possédons tout en Afrique, mais nous ne comprenons rien de ce que nous possédons. Ce qui est dommage.