Que cherchent-ils?

Cette section donne la parole à des chercheurs, écrivains, artistes et jeunes africains qui repensent le rapport au monde face aux enjeux écologiques.

Marième Pollèle Ndiaye
Que cherchent-ils?

Les sciences humaines et sociales sont incontournables pour penser le changement climatique

Il y a quelques mois, j’ai candidaté à un programme de recherche pour obtenir un financement national. Mon projet portait sur les perceptions sociales de la transition énergétique au Sénégal. Je voulais comprendre comment les populations parlent de l’énergie, ce qu’elles craignent et ce qu’elles espèrent. Je m’intéressais également à leur perception des discours sur la transition écologique. Mon objectif était surtout de construire un dispositif de communication engageante capable de favoriser l’adhésion aux transformations énergétiques en cours. Le projet a obtenu 76/100. Il a été recalé. La principale critique du jury était claire : je n’avais pas associé de climatologues ou de spécialistes des sciences techniques au projet. Je me souviens très bien de ma réaction. Je me suis dit : ils n’ont rien compris. Et, pendant plusieurs jours, une question n’a cessé de me traverser : pourquoi les sciences humaines et sociales doivent-elles encore prouver leur légitimité dans les débats climatiques ? Comme si la crédibilité d’un projet dépendait automatiquement de la présence de disciplines techniques. Comme si comprendre les perceptions, les récits, les résistances sociales ou les imaginaires énergétiques était secondaire face aux données scientifiques. Pourtant, plus j’observe les débats climatiques contemporains, plus je suis convaincue d’une chose : les sciences et sociales s ne sont pas périphériques dans la lutte contre le changement climatique. Elles sont incontournables. Car les grandes crises environnementales sont aussi des crises de récits, de gouvernance, de mémoire, de confiance et de justice sociale. Autrement dit : des objets profondément humains. Le climat n’est pas seulement une affaire de technologie Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) rappelle régulièrement que les réponses au changement climatique ne sont pas uniquement techniques ou environnementales. Elles impliquent aussi des dimensions sociales, culturelles, économiques et politiques. Dans son sixième rapport d’évaluation, le GIEC insiste sur le rôle des savoirs locaux, de la gouvernance et des comportements collectifs dans les stratégies d’adaptation.  Pourtant, dans de nombreux espaces internationaux, les sciences humaines et sociales restent encore marginalisées dans les politiques climatiques. Les financements se concentrent souvent sur les infrastructures, les innovations techniques ou les approches quantitatives. Comme si la crise climatique pouvait être résolue sans comprendre les sociétés qui la vivent. Or, l’Afrique montre précisément l’inverse. Dans plusieurs territoires du continent, les difficultés climatiques ne relèvent pas uniquement d’un manque de technologies. Elles sont aussi liées : Je trouve révélateur que beaucoup de projets climatiques échouent non parce que la technologie est mauvaise, mais parce qu’ils ignorent les réalités sociales locales. Dans le bassin du lac Tchad par exemple, les tensions entre agriculteurs, pêcheurs et éleveurs sont souvent analysées uniquement sous l’angle sécuritaire. Pourtant, plusieurs recherches menées par la Commission du bassin du lac Tchad et le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) montrent que les transformations environnementales modifient profondément les usages du territoire et les équilibres sociaux. La question climatique devient alors aussi une question de cohabitation, de mobilité et de gouvernance locale. Les sciences humaines et sociales permettent de comprendre pourquoi certaines politiques climatiques échouent Avec le recul, je pense que le problème de mon projet dépassait largement la simple question méthodologique. Ce qui dérange encore parfois dans les sciences humaines et sociales, c’est qu’elles compliquent les récits simples. Elles rappellent que : Les sciences  et sociales introduisent du doute dans des espaces qui préfèrent souvent les certitudes techniques. Or, la transition énergétique n’est pas uniquement une question d’électricité, de solaire ou d’infrastructures. C’est aussi une question de confiance, une question de communication. Comment demander à des populations d’adhérer à des politiques énergétiques si elles ne comprennent pas les discours qui les accompagnent ?Comment parler de sobriété énergétique dans des contextes marqués par les inégalités d’accès à l’énergie ? Comment promouvoir certaines solutions sans tenir compte des pratiques quotidiennes, des réalités économiques ou des représentations culturelles ? Ce sont précisément des questions de communication, de sociologie, d’anthropologie et de sciences politiques. Les savoirs locaux sont des ressources stratégiques Pendant longtemps, les savoirs locaux africains ont été considérés comme secondaires face aux savoirs scientifiques occidentaux. Pourtant, plusieurs recherches montrent aujourd’hui leur importance dans les stratégies d’adaptation climatique. L’UNESCO souligne notamment que les connaissances autochtones et locales jouent un rôle essentiel dans la gestion durable des écosystèmes et la résilience climatique. Dans de nombreuses régions africaines, les communautés développent depuis longtemps des systèmes d’observation environnementale sophistiqués : Au Niger, certaines communautés pastorales adaptent encore leurs déplacements saisonniers en observant l’évolution des pâturages, les vents ou les points d’eau. Dans plusieurs régions sahéliennes, les calendriers agricoles locaux reposent aussi sur des savoirs météorologiques transmis de génération en génération. Ces savoirs ne remplacent évidemment pas les sciences climatiques modernes. Mais ils permettent souvent une compréhension fine des territoires. L’innovation climatique ne consiste donc pas uniquement à produire de nouvelles technologies. Elle consiste aussi à construire des dialogues plus équilibrés entre différents régimes de connaissances. Les sciences humaines et sociales documentent ce que les chiffres seuls ne voient pas Je pense souvent à cette tendance contemporaine à vouloir tout mesurer : émissions carbone, températures, vulnérabilités, indices de résilience. Ces indicateurs sont indispensables. Mais ils ne racontent pas toujours l’expérience vécue du climat. Comment mesurer : C’est précisément là que les sciences humaines et sociales deviennent essentielles. Les anthropologues, sociologues, géographes, historiens, spécialistes de la communication ou linguistes documentent des dimensions invisibles des transformations climatiques. Le concept de slow violence développé par Rob Nixon permet par exemple de comprendre comment certaines catastrophes environnementales produisent des effets progressifs, diffus et souvent invisibilisés. Cette idée résonne fortement avec de nombreux territoires africains où les effets climatiques ne prennent pas toujours la forme de catastrophes spectaculaires, mais d’érosions lentes : À Saint-Louis du Sénégal, par exemple, l’érosion côtière transforme non seulement les paysages, mais aussi les mémoires familiales, les pratiques économiques et les relations au territoire. Les sciences humaines et sociales rendent le climat socialement intelligible Je crois que l’une des contributions majeures des sciences humaines et sociales consiste précisément à rendre le climat compréhensible socialement. Partout sur le continent,

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Ismaila DIENG

Je me nomme Ismaila Dieng. Je suis doctorant en sciences de l’information et de la communication (SIC) au sein du Laboratoire Médias, Technologies, Information, Communication et Sociétés (Lab-Métics) de l’Université Gaston Berger de Saint-Louis (Sénégal). Vacataire aussi en théories des SIC au sein du département de communication de ladite université où nous préparons les étudiants.e.s fraîchement admis dans la discipline à comprendre les théories, méthodes, l’histoire, les concepts et l’épistémologie des SIC en vue de mieux faire carrière universitaire. Par ailleurs, je suis dans le Réseau des Jeunes Reporters Citoyens (JRC) où nous avons réalisé des projets écologiques avec La Télé Citoyenne et professionnel en ingénierie sociale dans le cadre des projets de développement local en matière d’environnement, d’hydraulique et dans le domaine de la santé sociale. C’est une autre manière de pratiquer la recherche-action et de faire immersion dans les organisions ; en portant en filigrane la casquette de chercheur. L’organisation représente pour moi comme terrain de recherche. J’ai eu à contribuer et à co-piloter différents projets entre les localités de Saint-Louis, Tambacounda, Matam, Dakar, Thiès et Ziguinchor. Dans le cadre de notre métier, on opère, dans toute sa complexité, dans les aspects qui touchent l’information, l’éducation, la communication, la formation articulé au besoin du projet (IECF). Présentement, je suis en train d’intervenir dans le projet des AMP en Casamance. Un composant du Projet d’appui à la politique d’aires marines protégées du Sénégal à travers la conservation et la mise en valeur durables des mangroves de la Casamance et du Sine-Saloum. Pour vous, c’est quoi le changement climatique ? Inviter un communicant à répondre par mesure à cette question ne serait pas chose facile. Mais, les communicants pourraient s’inviter à travers l’approche pluridisciplinaire des SIC en terrain climatologique tout en respectant les frontières disciplinaires. À mon humble avis, le concept de changement climatique est complexe à définir car il touche à plusieurs réalités physiques et sociales. Il s’appréhende en fonction de la manifestation de ses problématiques dans chaque milieu et est très dynamique. La problématique environnementale – ici le changement climatique – renvoie à plusieurs réalités hétérogènes et manipule plusieurs concepts en fonction du milieu en question. Le lexique est chargé et le problème de l’environnement se rattache à plusieurs réalités et change prioritairement selon les aires géographies. Le jargon communicationnel qui accompagne ces phénomènes est très abstrait et se modifie en fonction des priorités et exigences de chaque zone. Toutefois, on pourrait toujours faire une tentative définitionnelle, comme c’est une réalité à cerner et à prendre en charge pour permettre aux communautés de chercheurs de renforcer leur travaux; mais aussi d’accompagner les acteurs décisionnels (politiques, ONG, société civile, collectivité territoriale, la presse, praticiens des métiers de l’environnement et de l’eau, etc.) dans l’optique d’anticiper sur des solutions durables. C’est visible dans notre quotidien. Le fait changement climatique présente ses effets désastreux dans la Société. En fait, c’est la jonction de deux mots.  »Changement » d’abord, qui pourrait signifier modification d’un état à un autre dans le temps et dans l’espace, évolution constatée dans un domaine, transformation des choses. Mais, comme toute notion, le changement, comme nous le rappelle Rhéaume (2016), est << fortement polysémique, comme en fait foi l’utilisation très fréquente, voire banalisée, du terme dans le langage courant et ses multiples références dans toutes les disciplines des sciences humaines et sociales >>. Et puis, l’adjectif  »climatique » qui renvoie à climat. Il pourrait être défini comme la moyenne de l’ensemble des phénomènes météorologiques dans un espace donné et sur une période précise. Ces données météorologiques sont perceptibles à travers les éléments énergétiques qui composent notre planète tels que l’eau, l’air, le soleil, la végétation, l’atmosphère, etc. En effet, si on parle de changement climatique maintenant, on pense aux différentes fluctuations que subissent ses éléments de leur état naturel pour donner autre chose. Selon Action Climat ONU, les changements climatiques désignent les << variations à long terme de la température et des modèles météorologiques. >> Il peut s’agir concrètement de variations naturelles, dues par exemple à celles du cycle solaire ou à des éruptions volcaniques massives. Dans le cadre de la gestion des ressources en eaux, le réchauffement climatique exerce une influence profonde et complexe sur l’eau, modifiant tant sa disponibilité que sa qualité. Cela perturbe le cycle hydrique, conduisant à des sécheresses plus courantes et intenses, ainsi qu’à des inondations plus fréquentes et puissantes. En outre, l’accroissement du réchauffement climatique accélère la fonte des glaces, accroît le danger de pollution de l’eau douce par l’eau salée et peut exacerber les soucis liés à la qualité de l’eau. Les travaux de (Ngom, 2016) en SIC rendent compte assez sur ces questions.  Sur quoi portent vos recherches ? Mes travaux de recherche portent d’une manière générale sur les problématiques environnementales et plus spécifiquement sur le grand chapitre de l’eau. Actuellement inscrit dans la discipline sciences de l’information et de la communication (SIC), je questionne l’hydraulique rurale interconnectée au sujet des communications des acteurs locaux et du changement de comportement en contexte de changement climatique. Je suis en train de mener une étude doctorale sur les aspects qui touchent l’eau, la communication des organisations et le développement durable en milieu rural sénégalais. Je l’explore dans la zone du Sénégal oriental. Plus particulièrement, la région de Tambacounda.  Comment les appliquez-vous pour lutter contre le changement climatique ? Cette question me fait penser à une autre: à quoi servent les résultats des recherches scientifiques ? Après avoir produit un document scientifique, l’idéal, c’est de pouvoir traduire ses données scientifiques en données sociales, politiques ou/et économiques, etc. L’applicabilité de mes recherches pour participer à la lutte contre le changement climatique passe par un fil stratégique. La transposition de mes résultats de recherche dans le champ de l’engagement citoyen à travers des initiatives participatives nationales et locales. En dehors de ma vie académique, j’ai toujours évolué dans la sphère associative et fréquenté également les organisations de la société civile (OSC). Depuis que je suis chercheur, je m’efforce de partager, de sensibiliser et d’agir avec un langage accessible

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