Ce que mes étudiants m’enseignent sur la communication environnementale
Sortie pédagogique dans le cadre du cours « Communication et changement climatique », Langue de Barbarie (Saint-Louis, Sénégal), juillet 2025. Chaque année, lorsque je commence mes cours sur la communication et le développement durable, je crois savoir à quoi m’attendre. Pendant longtemps, le parcours Communication publique, territoriale et développement durable (l’un des trois parcours du département Communication dans lequel j’interviens) peinait à attirer les étudiants. Entre 2015 et 2022, je comptais entre 10 et 20 inscrits par promotion. Puis quelque chose a changé. Depuis trois ans, l’intérêt progresse de manière exponentielle. En 2024-2025, j’ai accueilli 60 étudiants dans le cadre de mes enseignements de spécialité, soit le triple des années précédentes. Cette croissance n’est pas anodine : elle traduit une prise de conscience générationnelle. La communication environnementale n’est plus perçue, par les jeunes communicants, comme l’apanage des écologistes, mais comme une compétence stratégique dans le domaine de la communication. Pourtant, quand je débute mes enseignements, la plupart ne savent pas définir le développement durable, encore moins le changement climatique. Quelques mois plus tard, certains ont créé des podcasts, d’autres s’engagent dans des associations écocitoyennes. Entre-temps, quelque chose s’est produit : ils ont compris que la communication climatique n’est pas un exercice technique, mais un acte politique ancré dans le réel. Quand le Typha devient une leçon de communication Lors d’un cours, j’abordais la prolifération du Typha, cette plante aquatique invasive qui colonise les zones humides depuis les années 1980. Je présentais les causes : construction du barrage de Diama, modification des écoulements d’eau, réchauffement des températures, accompagnées de quelques données scientifiques. Puis un étudiant de Richard-Toll a levé la main : « Madame, ce que vous dites est vrai. Quand j’étais plus jeune, ma sœur et moi nous nous baignions dans le fleuve. Aujourd’hui, ce n’est plus possible. Le Typha a tout envahi. » Silence dans la salle. En quelques minutes, le Typha n’était plus une donnée abstraite mais une réalité familiale, sensorielle, politique. Cette séance m’a rappelé un principe que j’enseigne mais que j’oublie parfois : la communication climatique échoue quand elle reste dans l’abstraction. Elle réussit quand elle tisse un lien entre les données scientifiques et la mémoire vécue des territoires. De la salle de classe au micro : l’exemple d’Echo Climat Parmi mes étudiantes, Ndeye Fatou Sylla incarne cette transition du savoir à l’action. Militante engagée, elle a créé Echo Climat, un podcast consacré aux enjeux de communication autour du climat au Sénégal et en Afrique de l’Ouest. Ce qui me frappe dans sa démarche, c’est qu’elle n’a pas attendu d’avoir son diplôme de Master en Communication publique, territoriale et développement durable pour agir. Elle a identifié un vide : l’absence de contenus audio accessibles qui expliquent comment parler du climat sans jargon ni catastrophisme. Elle a compris que la communication climatique ne se décrète pas depuis les capitales ou les conférences internationales. Elle se construit depuis les réseaux sociaux locaux, les conversations de quartier. Ndeye Fatou n’est pas une exception. Elle est le symptôme d’une génération qui refuse la posture de spectateur. Une génération qui sait que l’urgence climatique exige des récits neufs, ancrés dans les réalités africaines, loin des discours culpabilisants importés du Nord. Ce qu’ils m’apprennent vraiment À leur contact, j’ai redéfini ma mission d’enseignante. Mon rôle n’est pas seulement de transmettre des concepts comme « atténuation », « adaptation », « justice climatique », « développement durable » ou « transition énergétique ». C’est d’accompagner l’émergence de communicants qui refusent les narrations toutes faites. Ils m’ont appris trois choses : La communication climatique doit partir du terrain, pas des bureaux Sortir de l’amphithéâtre pour visiter des zones affectées par l’érosion côtière à Saint-Louis n’est pas un bonus pédagogique. C’est une nécessité. Je propose des visites de sites comme une promenade au parc national de la Langue de Barbarie, où les étudiants constatent de leurs propres yeux l’avancée de la mer et le recul du trait de côte. Voir transforme la compréhension. Mesurer soi-même l’érosion côtière, écouter un éco-garde raconter la disparition progressive de la mangrove : voilà ce qui donne de la matière à un futur communicant. L’espoir n’est pas un slogan, c’est une stratégie Mes étudiants rejettent les discours apocalyptiques qui paralysent. Ils cherchent des récits de transformation, des exemples de résilience locale, des initiatives portées par des jeunes comme eux. Ils savent instinctivement ce que confirment les recherches en communication climatique : l’anxiété sans perspective d’action mène au désengagement. Communiquer sur le climat, c’est aussi questionner le pouvoir Quand un étudiant interroge la multiplication des conférences internationales qui n’accouchent que de promesses, quand une étudiante décortique le greenwashing d’une multinationale présente au Sénégal, ils font de la communication climatique un acte de vigilance démocratique. Apprendre à enseigner autrement Cette transformation ne concerne pas seulement mes étudiants. Elle m’affecte aussi. J’ai dû accepter que mon rôle n’est plus de détenir toutes les réponses, mais de créer les conditions du questionnement. J’ai intégré davantage de formats participatifs : jeux de rôle simulant des médiations scientifiques avec les populations locales, ateliers de création de messages pour différents publics (agriculteurs, jeunes urbains, élèves), journées d’action collective en partenariat avec des associations écologiques. J’ai également appris à lâcher prise sur l’idée selon laquelle l’enseignement universitaire devrait rester « neutre ». La communication climatique ne l’est pas. Elle engage des choix éthiques, politiques et narratifs. Former des étudiants à communiquer sur le climat, c’est aussi les former à repérer les manipulations, à identifier les intérêts en jeu et, inévitablement, à choisir leur position. En assumant cette posture, j’assume aussi la mienne : la création de ClimacomAfrik s’inscrit pleinement dans cette démarche, comme une manière de faire, moi aussi, ma part Ce que je retiens Ce que mes étudiants m’enseignent, au fond, c’est que la communication sur le climat ne peut plus être descendante, exportée, déconnectée. Elle doit être construite par celles et ceux qui vivent les transformations environnementales au quotidien. Des étudiants de Richard-Toll aux podcasteuses, une génération invente déjà ses propres codes, ses propres voix. Mon rôle


