Pionniers du climat

Cette section présente des figures importantes qui ont influencé la pensée écologique en Afrique et ceux qui continuent de le faire. Il s’agit de construire une mémoire vivante de l’action climatique africaine.

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Pionniers du climat

Meissa Fall, l’artiste qui sublime les débris de vélos à Saint-Louis (Sénégal)

Meissa Fall dans son atelier (Climacom Afrik, 2025) Au détour de mes flâneries dans Saint-Louis, mon regard s’est arrêté sur un atelier singulier par les œuvres qui y sont exposées. Je passe la porte d’entrée pour découvrir un univers à part :  des figures d’animaux, des silhouettes humaines, des masques, des sculptures réalisées à partir de pédales, guidons, chaînes usées de vélos. En levant le regard, dans le cadre d’une œuvre, on peut lire « Climate strike », littéralement « grève du climat » en anglais. Ces mots résonnent comme une revendication écologique forte. Je suis intriguée. L’atelier semble vide, je cherche à rencontrer le créateur afin d’en savoir plus sur ses créations. Soudain, un jeune homme s’approche et m’indique un homme assis sur le trottoir à quelques mètres de là. Je me présente et il accepte gentiment de m’accorder un entretien. Il s’appelle Meissa Fall, sculpteur et réparateur de vélos, connu sur Instagram sous le nom @africanbikeart. De la réparation à la création Originaire de Saint-Louis, Meissa  Fall a grandi dans l’atelier de son père, réparateur de vélos et de motos. C’est ainsi qu’ il a appris le métier. Mais avec le temps, les clients se sont faits rares. « Les gens ne revenaient plus une fois leurs vélos réparés », me confie-t-il en souriant. Il poursuit « j’ai commencé alors à m’ennuyer, et j’ai trouvé refuge dans l’art pour m’occuper».  Il a commencé à imaginer des formes avec les débris de vélos accumulés. Ce qui n’était qu’un passe-temps est devenu au fil du temps, une passion et le reflet de son engagement écologique. Depuis vingt-cinq ans, Meissa assemble, soude et polit des fragments de métal pour leur offrir une nouvelle existence. Le recyclage comme acte écologique et poétique Son travail s’inscrit dans la mouvance du recycl’art, où la récupération est un geste militant. En retravaillant les débris, il interroge notre rapport à l’environnement. « J’aime les arbres, j’aime la nature. Il faut prendre soin de notre environnement », me dit-il simplement. Derrière cette modestie se cache une conscience écologique profonde. La mention Climate Strike sur une oeuvre en est la parfaite illustration : un clin d’oeil  aux personnes engagées dans la lutte climatique, notamment à Greta Thunberg (la militante  suédoise écologique qui s’est fait connaître en lancement le mouvement « la grève du climat » à l’échelle mondiale en 2019).  ` Je suis frappée par l’humilité de l’homme et la force de son message. C’est un activiste discret, un pionnier du recyclage. Les sculptures de Meissa Fall illustre une Afrique créative et consciente des enjeux écologiques.  Les morceaux de métal sont un symbole d’engagement. Ses créations symboliques sont une ode à l’espoir, une matérialisation de son engagement. Il nous rappelle une fois de plus que les formes d’engagement sont multiples et que l’art est un puissant vecteur pour attirer l’attention et contribuer à une prise de conscience écologique.  

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Pionniers du climat

Cheikh Anta DIOP (Sénégal) et Abou Moumouni DIOFFO (Niger) : des penseurs solaires de l’Afrique solaire

Dans cet article, mon idée de départ consistait à écrire uniquement sur Cheikh Anta Diop en mettant en avant sa facette de pionnier de l’énergie solaire. Mais, et heureusement, au fil des recherches, j’ai découvert une autre personnalité pionnière fascinante : Abou Moumouni Dioffo du Niger.   L’énergie solaire pour développer l’Afrique : les clairvoyances de Cheikh Anta Diop Il y a quelques années en regardant un documentaire sur la vie et l’œuvre de Cheikh Anta Diop (Kemtiyu de Ousmane William Mbaye, 2016), je découvrais avec intérêt sa facette de pionnier de l’engagement écologique africain. Je me rappelle une séquence où le narrateur évoquait la vision du physicien sur l’énergie solaire. D’ailleurs, dans un ouvrage intitulé « Les fondements économiques et culturels d’un État fédéral d’Afrique noire » (1960, 1974), Diop appelait l’Afrique à s’emparer du solaire pour résoudre ses problèmes de dépendances énergétiques. Il parlait alors de transition énergétique avant l’heure. Le physicien écrivait qu’il était important pour les africains de s’emparer de leurs ressources énergétiques « non pas pour créer des industries complémentaires de celles de l’Europe, mais pour transformer les matières premières que recèle le continent, (afin) de faire de l’Afrique noire un paradis terrestre » (Diop, 1974, p. 72). Précisément, poursuivait-il, il faut miser sur les ressources d’avenir qui « ne sont pas polluantes, contrairement au charbon, au pétrole et à l’énergie atomique ». Clairvoyant, il classait les sources d’avenir par ordre : « l’énergie hydraulique », « le solaire », « le thermo-nucléaire », « l’éolienne », « le thermique des mers », « la marémotrice », « le thermique des volcans », « la géothermique » et « la houille rouge » (Diop, 1974, p. 72). Visionnaire, Cheikh Anta Diop insistera sur le potentiel du solaire comme énergie inépuisable et propre.  C’est une ressource qui existera tant que le soleil lui-même existera. Déjà, il identifiait les zones sahariennes (ex. Maroc), soudaniennes (ex. Sénégal) et australes  (ex. Namibie) comme les espaces les plus favorables à un développement solaire à grande échelle. Il anticipait ainsi les cartes énergétiques du continent africain de plusieurs décennies. Dans son ouvrage, Diop reconnaissait toutefois les défis techniques de l’époque : le coût élevé nécessaires à la conversion solaire, et les limites climatiques liées à la couverture nuageuse des zones équatoriales. Pourtant, malgré ces obstacles, il affirmait avec conviction que l’Afrique devait miser sur le solaire comme levier stratégique de son autonomie énergétique et scientifique.  Plus de 50 ans plus tard, l’héritage de Cheikh Anta Diop est plus que jamais résonnant. L’inauguration de la centrale solaire Cheikh Anta Diop de Mérina Ndakhar (Sénégal) en 2018 symbolise une reconnaissance posthume.  Cheikh Anta Diop Le solaire comme projet de société : Abdou Moumouni Dioffo En effectuant des recherches sur Cheikh Anta Diop et ses travaux sur l’énergie solaire, j’ai découvert un autre physicien pionnier : Abou Moumouni Dioffo du Niger. Son nom me disait vaguement quelque chose car je connaissais une université du Niger qui porte son nom. Né le 26 juin 1929 à Tessaoua (Niger), Abdou Moumouni décéda le 7 avril 1991 à Niamey.  Brillant, Abdou Moumouni Dioffo a été le premier africain francophone agrégé de sciences physiques à l’Académie de Paris en 1956. Il fut l’un des grands spécialistes des énergies alternatives, notamment l’énergie solaire (Doudou, 2018). Il est de trois ans le cadet de son contemporain Cheikh Anta Diop (né en 1926). Son engagement dans la spécialité du solaire est très concret. Il lance  au Niger dès le début des années 1970, la première unité proto-industrielle de production africaine de chauffe-eau solaires. J’ai découvert un de ses textes très intéressant et intitulé « L’énergie solaire dans les pays africains (1964) avec pour sous-titre : « Les voies de son utilisation et les possibilités qu’elle ouvre au développement économique et social des campagnes africaines et à la mise en œuvre d’une politique rationnelle de l’énergie par les pays africains ». Dans le prolongement de Cheikh Anta Diop, le physicien nigérien y jette les bases d’une réflexion visionnaire sur le rôle stratégique de l’énergie solaire dans le développement du continent africain. Selon lui, la maîtrise et la répartition équitable de l’énergie conditionnent la transformation économique, sociale et culturelle des sociétés modernes.  D’une part, les pays industrialisés se distinguent par leur forte consommation d’énergie.  D’autre part, les pays africains, encore peu industrialisés, demeurent dépendants de ressources fossiles épuisables. Face à ces constats, Moumouni Dioffo plaide pour une politique énergétique spécifiquement africaine. Elle serait fondée sur les ressources locales et les réalités géographiques du continent. Il identifie dans l’énergie solaire un levier de développement rural et une alternative rationnelle aux modèles hérités de la colonisation. Le soleil, écrivait-il, pourrait alimenter les petites agglomérations et les activités agricoles, artisanales ou domestiques, notamment dans les zones sahéliennes où le besoin d’eau et d’énergie est criard. Son analyse s’appuie sur des données météorologiques et physiques démontrant que l’Afrique dispose de l’un des plus forts potentiels solaires au monde. On compte jusqu’à 9 heures d’ensoleillement quotidien dans les régions sahariennes et sahéliennes. Il anticipe déjà alors les différentes applications possibles : chauffage, pompage de l’eau, cuisson, production d’électricité et réfrigération solaire.  Par ailleurs,  au-delà des aspects techniques, Moumouni inscrit sa réflexion dans une dimension politique et décoloniale. Il appelle les États africains à investir dans la recherche, à mutualiser leurs moyens. La finalité est de construire une autonomie scientifique pour éviter la dépendance aux pays développés.  Pour lui, la « fée énergie » ne doit pas être un outil d’asservissement, mais un instrument de souveraineté et d’émancipation. En conclusion, il invite les intellectuels et décideurs africains à « prendre leurs responsabilités » : la transition énergétique n’est pas seulement une affaire de technologie, mais un acte de libération et de recomposition historique du continent. Abdou Moumouni Dioffo avait 35 ans en 1964.   A droite en blouse blanche, Abdou Moumouni Dioffo (source: Albert-Michel Wright, 2018) Regards croisés de penseurs solaires En relisant Cheikh Anta Diop et Abdou Moumouni Dioffo à l’aune de la crise écologique, on découvre des penseurs

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