Zimbabwe : quand la crise climatique révèle les fragilités d’un système
Pays autosuffisant en production alimentaire durant les décennies 1980 et 1990, le Zimbabwe fait aujourd’hui face à des chocs climatiques de plus en plus violents. Mais, à mes yeux, la sécheresse n’explique pas tout. Entre héritages politiques, contraintes financières et dérèglement climatique, le cas zimbabwéen illustre avec acuité la complexité des crises alimentaires contemporaines. Situé en Afrique australe, enclavé entre la Zambie, le Mozambique, l’Afrique du Sud et le Botswana, le Zimbabwe a longtemps occupé une place importante dans la sécurité alimentaire régionale. Dans les années 1980 et 1990, grâce à une agriculture pluviale performante et à des politiques de soutien aux petits exploitants, le pays était autosuffisant. Il exportait du maïs vers ses voisins, avec une production excédentaire moyenne de 400 000 tonnes par an selon les données de la FAO. Ce statut s’est progressivement érodé à partir des années 2000, sous l’effet combiné de la réforme agraire controversée (Fast-Track Land Reform Programme de 2001), d’une instabilité politique chronique et de difficultés économiques durables. Aujourd’hui, le changement climatique agit comme un révélateur brutal de ces fragilités accumulées. Le choc climatique sur une économie déjà fragile La saison agricole 2023-2024 a marqué un tournant. Sous l’effet du phénomène El Niño, le pays a connu l’une des sécheresses les plus sévères des dernières décennies, selon le Bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA). La production de maïs, aliment de base, a chuté de manière spectaculaire. Selon les estimations conjointes du Programme alimentaire mondial (PAM) et de la FAO publiées en mai 2024, 40% des récoltes ont été partiellement perdues et 60% complètement détruite. Ce que je retiens surtout, c’est que le climat ne crée pas la crise : il l’intensifie. La capacité de résilience agricole du pays s’était déjà affaiblie bien avant que les pluies ne deviennent erratiques. Entre 2001 et 2016, la part du Zimbabwe dans la production continentale de maïs est tombée à 2% en moyenne, contre 5% durant les deux décennies précédentes. Quand la crise se vit au quotidien L’agriculture représente une part essentielle des moyens de subsistance, notamment pour les populations rurales. Lorsque les pluies font défaut, l’impact est immédiat. En avril 2024, les autorités zimbabwéennes ont déclaré l’état de catastrophe nationale. Les estimations de l’OCHA font état de 6 à 7,6 millions de personnes en situation d’insécurité alimentaire aiguë, dont 57% de la population rurale affectée entre janvier et mars 2025, période de pic de la faim. Dans des provinces comme le Matabeleland Sud, les stratégies de survie se répètent : vente du bétail à perte, migration temporaire vers les villes, réduction du nombre de repas quotidiens. Cette normalisation de l’exception climatique est, selon moi, l’un des signaux les plus inquiétants. Les études de terrain menées dans les districts affectés montrent que les mauvaises saisons, qui survenaient historiquement tous les cinq ans, se produisent désormais tous les deux ans. Adaptation agricole : initiatives réelles, moyens limités Face à cette instabilité croissante, le Zimbabwe a engagé une réorientation de ses politiques agricoles. Le programme Pfumvudza/Intwasa, lancé en 2020 par le gouvernement zimbabwéen, promeut l’agriculture de conservation auprès des petits exploitants : paillage, trous de plantation espacés, limitation du travail du sol. Selon les données officielles, ce programme soutient environ 1,6 million de ménages vulnérables pour la production de maïs, tournesol, céréales secondaires et soja. Sur le papier, ces techniques peuvent améliorer les rendements tout en réduisant la consommation d’eau. Dans la pratique, je constate que les résultats restent très contrastés. Une étude académique publiée en 2024 dans la revue Discover Agriculture souligne que « les politiques mettent l’accent sur l’agriculture de conservation, mais les défis liés à une coordination institutionnelle inadéquate, des services de vulgarisation limités et des contraintes de financement compromettent la durabilité du programme Pfumvudza/Intwasa ». Là où les paysans bénéficient d’un accompagnement réel – semences, formation, intrants disponibles à temps – les effets sont positifs. Mais dans de nombreuses zones, les moyens ne suivent pas les ambitions, ce qui limite fortement l’impact du programme. Dette, inflation et adaptation : l’impasse budgétaire C’est ici que le cas zimbabwéen pose, selon moi, une question centrale de justice climatique. La dette élevée, l’inflation persistante et l’accès restreint aux financements internationaux réduisent considérablement la capacité de l’État à investir durablement dans l’adaptation. L’appel éclair des Nations Unies lancé en mai 2024 réclamait 429,3 millions de dollars pour la réponse humanitaire jusqu’en avril 2025. En août 2024, selon l’OCHA, seuls 11% de ce montant avaient été financés, illustrant le décalage entre les besoins et les ressources disponibles. Le Zimbabwe, qui a contribué de manière marginale aux émissions historiques de CO₂, se retrouve sommé de financer sa propre adaptation climatique dans un contexte budgétaire déjà contraint. Les promesses internationales de soutien financier restent largement insuffisantes et difficiles d’accès pour des États pénalisés par leur situation politique. Un cas d’école pour l’Afrique australe Le Zimbabwe n’est pas un cas isolé. La Zambie, le Malawi ou encore le Mozambique subissent eux aussi la répétition de sécheresses et de cyclones destructeurs. L’OCHA rapporte qu’en 2024, l’Afrique australe connaît sa pire sécheresse en 100 ans en raison d’El Niño, affectant environ 61 millions de personnes dans la région, dont plus de 20 millions en situation de crise alimentaire (Phase 3 de l’IPC). Mais ce qui distingue le Zimbabwe, c’est la superposition de chocs climatiques, économiques et politiques. À mes yeux, cette situation montre clairement que l’adaptation ne peut être pensée uniquement en termes techniques ou agronomiques. Elle suppose des financements accessibles, une gouvernance stable et une reconnaissance explicite des responsabilités différenciées entre pays fortement émetteurs et pays subissant les impacts. Le passé d’autosuffisance alimentaire du Zimbabwe appartient désormais à l’histoire. Mais ce qui se joue aujourd’hui au Zimbabwe dépasse la nostalgie. C’est un avertissement. Le climat détraqué révèle et amplifie des fragilités anciennes ; il ne les invente pas. Traiter la crise zimbabwéenne comme une simple question météorologique serait une erreur d’analyse majeure. Sans une approche systémique – financière, politique et agricole – les pays autrefois autosuffisants risquent effectivement de devenir les







