Quand j’ai commencé à enseigner la communication et le développement durable, je pensais savoir ce que j’avais à transmettre : des concepts, des méthodes, des outils. Dix ans plus tard, je mesure à quel point mes étudiants m’ont transformée autant que je les ai formés.
Entre 2015 et 2022, mon parcours en communication publique et développement durable attirait une quinzaine d’étudiants par an. Cette année, ils sont soixante-dix. Cette progression raconte quelque chose : la communication environnementale n’est plus perçue comme l’apanage des militants. C’est une compétence stratégique. Une génération arrive qui refuse la posture de spectateur.
Pourtant, chaque rentrée me rappelle l’ampleur du chemin à parcourir. La plupart de mes étudiants ne savent pas définir le changement climatique, encore moins distinguer adaptation et atténuation. Ce n’est pas leur faute, c’est le reflet d’un angle mort dans la formation des communicants.
Quand le Typha devient une leçon de communication
Lors d’un cours, j’abordais la prolifération du Typha, cette plante aquatique invasive qui colonise les zones humides du Sénégal depuis les années 1980. Je présentais les causes : construction du barrage de Diama, modification des écoulements d’eau, réchauffement des températures (données scientifiques à l’appui).
Puis un étudiant de Richard-Toll a levé la main : « Madame, ce que vous dites est vrai. Quand j’étais plus jeune, ma sœur et moi nous baignions dans le fleuve. Aujourd’hui, ce n’est plus possible. Le Typha a tout envahi. »
Silence dans la salle. En quelques mots, le Typha n’était plus une donnée abstraite mais une réalité familiale, sensorielle, politique.
Cette séance m’a rappelé un principe que j’enseigne mais que j’oublie parfois : la communication climatique échoue quand elle reste dans l’abstraction. Elle réussit quand elle tisse un lien entre les données scientifiques et la mémoire vécue des territoires.
De la salle de classe au micro : l'exemple d'Echo Climat
Parmi mes étudiantes, Ndeye Fatou Sylla incarne cette transition du savoir à l’action. Elle a créé Echo Climat, un podcast consacré aux enjeux de communication autour du climat au Sénégal et en Afrique de l’Ouest. Elle n’a pas attendu son diplôme pour agir. Elle a identifié un vide (l’absence de contenus audio accessibles qui expliquent comment parler du climat sans jargon ni catastrophisme) et elle l’a comblé. Elle a compris que la communication climatique ne se décrète pas depuis les capitales ou les conférences internationales. Elle se construit depuis les réseaux locaux, les conversations de quartier.
Ndeye Fatou n’est pas une exception. Elle est le symptôme d’une génération qui sait que l’urgence climatique exige des récits neufs, ancrés dans les réalités africaines, loin des discours culpabilisants importés du Nord.
Ce qu'ils m'apprennent vraiment
À leur contact, j’ai redéfini ma mission. Mon rôle n’est plus seulement de transmettre des concepts — atténuation, adaptation, justice climatique, transition énergétique. C’est d’accompagner l’émergence de communicants qui refusent les narrations toutes faites. Ils m’ont appris trois choses. D’abord, que la communication climatique doit partir du terrain. Sortir de l’amphithéâtre pour visiter des zones affectées par l’érosion côtière à Saint-Louis n’est pas un bonus pédagogique, c’est une nécessité. Au parc national de la Langue de Barbarie, mes étudiants constatent de leurs propres yeux l’avancée de la mer. Voir transforme la compréhension. Ensuite, que l’espoir n’est pas un slogan mais une stratégie. Ils rejettent les discours apocalyptiques qui paralysent. Ils cherchent des récits de transformation, des exemples de résilience locale. Ils savent instinctivement ce que confirment les recherches : l’anxiété sans perspective d’action mène au désengagement. Enfin, que communiquer sur le climat, c’est questionner le pouvoir. Quand un étudiant interroge la multiplication des conférences internationales qui n’accouchent que de promesses, quand une étudiante décortique le greenwashing d’une multinationale présente au Sénégal, ils font de la communication climatique un acte de vigilance démocratique.
Ma propre transformation
Cette évolution ne concerne pas seulement mes étudiants. Elle m’affecte aussi. J’ai dû accepter que mon rôle n’est plus de détenir les réponses, mais de créer les conditions du questionnement. J’ai intégré davantage de formats participatifs : jeux de rôle simulant des médiations avec les populations locales, ateliers de création de messages pour différents publics, journées d’action en partenariat avec des associations. J’ai aussi renoncé à l’idée que l’enseignement universitaire devrait rester « neutre ». La communication climatique ne l’est pas. Elle engage des choix éthiques, politiques, narratifs. Former des étudiants à communiquer sur le climat, c’est les former à repérer les manipulations, à identifier les intérêts en jeu — et, inévitablement, à choisir leur position. En assumant cette posture, j’assume aussi la mienne. En assumant cette posture, j’assume aussi la mienne. La création de ClimacomAfrik s’inscrit dans cette logique : faire, moi aussi, ma part.
Ce qu'ils m'enseignent, au fond
La communication sur le climat ne peut plus être descendante, exportée, déconnectée. Elle doit être construite par celles et ceux qui vivent les transformations environnementales au quotidien. Des étudiants de Richard-Toll aux podcasteuses, une génération invente déjà ses propres codes, ses propres voix. Mon rôle n’est pas de leur apprendre à « bien communiquer ». C’est de leur donner les outils pour communiquer juste — pour refuser les récits imposés, pour bâtir des narrations qui honorent l’intelligence et la dignité de leurs communautés. Et pour cela, ils n’ont pas besoin de moi. Mais j’ai besoin d’eux.
