Je refuse de déposer mes ordures dans des décharges sauvages. Il m’est arrivée pendant des années de faire quelques kilomètres dans Saint-Louis à la recherche de bennes à ordures. Aujourd’hui, la situation s’est améliorée car dans la zone où je vis, les poubelles ne sont pas très loin. Pourtant, quand j’observe mes déchets (sachets plastiques, sachets de thé, bouteilles d’eau minérale vides, papiers déchirés, peaux de fruits, pots de yaourt, mouchoirs, etc.), la culpabilité me traverse parfois. Je ressens une tension qui balance entre mes convictions écologiques et mes habitudes de consommation. Dans cet article, je souhaite évoquer cette dissonance intime qui me traverse et comment j’essaye de la surpasser.
Point sur le phénomène des déchets à l’échelle mondiale
Avant de parler plus précisément de mon vécu expérientiel, il faut se rappeler l’ampleur du phénomène. Selon le dernier rapport « Global waste management outook 2024 » publié en 2024 par le programme des nations pour l’environnement (PNUE), la production mondiale de déchets municipaux (ordures domestiques) est estimée à 2,1 milliards de tonnes en 2024, et pourrait atteindre 3,8 milliards de tonnes en 2050 si rien ne change. Toujours, d’après ce document, en Afrique, le défi est particulièrement important : plus de 90 % des déchets produits sont déposés dans des décharges non contrôlées ou brûlés à l’air libre (des pratiques néfastes pour la santé et l’environnement). Au Sénégal, chaque année, plus de 250 000 tonnes de déchets plastiques sont produites sur le territoire, dont la moitié à Dakar seulement, selon la Banque mondiale (aps.sn, 24 juin 2025). Dans la capitale, la gestion des déchets solides demeure problématique : près de 70 % des déchets produits sont déposés dans des sites non autorisés ou abandonnés dans l’espace public (gfdrr.org, 2025). Le cœur de ce système informel est située à une vingtaine de kilomètres de Dakar à Mbeubeuss. Le site a hérité de sobriquets peu flatteurs tels que « plus grande décharge à ciel ouvert d’Afrique de l’Ouest » ou encore « bombe écologique ». Mbeubeuss accueille, quotidiennement et depuis plus de 50 ans, près de 3 000 tonnes de déchets par jour (vivafrik.com, 09 octobre 2023). Mais Mbeubeuss est aujourd’hui à un tournant historique. En effet, dans le cadre du Projet de Promotion de la Gestion Intégrée et de l’Économie des Déchets Solides (PROMOGED), soutenu par la Banque mondiale, l’État sénégalais a engagé un vaste chantier de réhabilitation et de transformation du site en centre de valorisation environnementale. L’objectif est de fermer progressivement la décharge à ciel ouvert, de capter le biogaz pour produire de l’énergie et de créer une chaîne de recyclage plus sûre et plus durable (site promoged, 2025).
En attendant, la situation actuelle contextualise la dissonance que je ressens dans mon rapport aux déchets. Je me rends compte, (et nous pouvons tous le constater) que la gestion des déchets est très problématique. C’est un euphémisme. Il suffit de se promener dans certains quartiers encore peu habités. On y voit des terrains privés transformés en décharges sauvages improvisées. Il semble évident que les infrastructures et les politiques publiques ne s’articulent pas toujours avec les pratiques réelles. Je ne juge pas. Ce serait trop facile. Dans bien des cas, certaines zones ne bénéficient pas de système de ramassages d’ordures, les riverains confient alors leurs ordures aux talibés en fermant les yeux sur les endroits où ils finiront. Du moment où ils sont débarrassés, tout va bien. Dans ces cas de figures, la volonté de réduire ses déchets se heurte à un système fragile car défaillant.
Ma dissonance écologique : quand « ce que je promeus » se heurte à « ce que je fais »
Pour en revenir à moi, quand je jette des déchets plastiques dans ma poubelle ordinaire, je suis consciente de polluer. Je suis sensible aux impacts négatifs des déchets plastiques sur la Planète. J’ai lu de nombreux rapports, j’ai regardé des documentaires sur le sujet. Je sais. Pourtant, quand j’achète le pack de 6 bouteilles d’eau minérale, je me retrouve avec une collection de bouteilles une fois qu’elles sont vidées. Je me dis alors que la prochaine fois, je prendrai la grande bonbonne de 10 litres, mais je me retrouve dans la même situation. Je déclare que je suis contre le plastique, mais je finis parfois par accepter un sac parce que j’ai des courses urgentes ou parce que je suis pressée. Je sais que jeter la nourriture est un drame écologique, mais il m’arrive de laisser des restes de plats dans le frigo ou de ne pas planifier mes repas. Je rationnalise beaucoup dans ces situations, je me répète tel un mantra de bonne volonté que « Je serai plus vigilante la prochaine fois». Le problème, c’est que cette phrase devient une habitude. Chaque geste pris séparément peut sembler anecdotique, mais cumulés, ils pèsent. Et chaque rationalisation m’éloigne de l’idéal auquel j’aspire. Mon comportement est dissonant.
Le concept de dissonance cognitive est un concept de la psychologie sociale qui traduit ce malaise intérieur : il désigne ce conflit psychologique qui survient lorsqu’on tient simultanément des croyances (par exemple « il faut réduire les déchets ») et des actions contraires (« acheter des objets jetables, générer des déchets »). La dissonance cognitive, c’est quand nos actions contredisent nos convictions.
Dépasser ma dissonance
Je refuse de laisser cette tension me guider. J’en suis consciente et je veux m’améliorer. Je ne vise pas la perfection mais plus une amélioration continue. Pour réduire les bouteilles en plastiques, je me suis achetée une gourde réutilisable, c’est un début. Je compte prendre un abonnement dans une société spécialisée dans le tri des déchets dans ma ville. C’est un premier pas. Je saurai où vont mes déchets. Je favorise de plus en plus l’économie circulaire (par exemple acheter d’occasion plutôt que neuf) pour réduire mes déchets. Au-delà de mes efforts personnels, je prône une meilleure implication des pouvoirs publics dans la gestion des déchets. Les initiatives citoyennes sont à saluer. Mais il faut informer, sensibiliser, communiquer auprès des populations pour obtenir un changement. Surtout, il faut accompagner avec des infrastructures adéquates pour soutenir le changement durable.
Quand j’observe mes déchets, j’observe mes contradictions. Je suis une personne engagée mais imparfaite. Je fais de mon mieux avec les moyens dont je dispose. Je lutte pour que cette dissonance ne soit pas source de culpabilité mais plutôt, une source de questionnements pour progresser.
