Kenulé Beeson Saro-Wiwa (1945-1995), militant écologiste nigérian, a été exécuté par pendaison en 1995 par la junte militaire pour avoir défendu le delta du Niger contre les ravages causés par l’exploitation pétrolière. Il est souvent présenté comme le pionnier de l’écologie politique en Afrique.
Né en 1941 au Nigéria, il a grandi dans un pays où l’exploitation pétrolière prenait son essor, ravageant progressivement les écosystèmes locaux. Dès son enfance, les compagnies pétrolières ont commencé à puiser intensivement les ressources du delta du Niger, polluant ce fleuve emblématique de plus de 4 000 km et détruisant l’équilibre fragile de son delta. Il faut noter que l’exploitation de cette région très riche en ressources pétrolières et gazières s’est faite avec des équipements vétustes causant pollutions massives dissimulées. Ces pratiques ont engendré une corruption endémique et de graves dommages environnementaux. Cette destruction environnementale a entraîné un appauvrissement des communautés locales. Les résistances à cette exploitation sont systématiquement réprimées par des violences militaires, aggravant encore la situation pour des milliers de personnes.
Longtemps ignoré à l’échelle internationale, ce drame est devenu visible grâce à Ken Saro-Wiwa. Militant non-violent, il s’est engagé à défendre son peuple, les Ogoni, dont les terres sont exploitées sans qu’ils n’en tirent aucun bénéfice. Les Ogoni réclamaient également la réparation des dégâts environnementaux causés par cette exploitation. Les Ogoni, l’une des 250 ethnies de la Fédération nigériane, vivent dans l’État de Rivers, situé au sud-est du Nigeria. Pour inciter le gouvernement nigérian à agir, il était essentiel de sensibiliser l’opinion internationale sur la situation critique de la minorité Ogoni. Cette situation s’était aggravée sous les exactions meurtrières de la redoutable force de police mobile, souvent au service des ethnies majoritaires du pays. Par ses voyages en Occident, il a mobilisé médias et organisations non gouvernementales (ONG), dénonçant les menaces pesant sur sa communauté. Les Ogoni étaient victimes de spoliations orchestrées par les multinationales pétrolières, notamment Shell, et d’expropriations perpétrées par les gouvernements successifs à Abuja depuis l’indépendance du Nigeria. Saro-Wiwa exigeait des réparations, accusant le gouvernement et les compagnies pétrolières d’être coresponsables de l’appauvrissement et de la marginalisation de son peuple.
Ecrivain de talent, producteur d’une série télévisuelle très populaire au Nigeria, il avait pris dans les années 1990 la tête de la campagne anti-gouvernement fédéral et contre les compagnies pétrolières multinationales. En associant habilement enjeux politiques et environnementaux, Ken Saro-Wiwa a donné une dimension nouvelle à son combat, permettant aux Ogoni de bénéficier d’une audience internationale croissante. Ce tournant a été marqué par le Sommet de Rio sur l’environnement, en 1992, où des représentants Ogonis ont pu s’exprimer. À partir de là, des organisations environnementales et de défense des droits humains, telles que Greenpeace, The Body Shop, Les Amis de la Terre, Amnesty International et Human Rights Watch, qui avaient initialement ignoré l’appel de Saro-Wiwa, se sont ralliées à la cause Ogoni.
L’histoire de Kenulé Beeson Saro-Wiwa m’a profondément touché. Il a perdu la vie à cause de ses convictions. Ce qui est triste, c’est que son combat est toujours d’actualité. Le Nigéria est le premier pays producteur de pétrole en Afrique avec 1,3 millions de barils produit par jour (Organisation des pays exportateurs de pétrole, 2024) devant la Lybie et l’Algérie. Dans le même temps où selon la Banque mondiale (2024), « Depuis 2018, la proportion de Nigérians vivant sous le seuil national de pauvreté a fortement augmenté, passant de 40,1% à 56% », soit « 129 millions de Nigérians qui vivent dans la pauvreté ». C’est la fameuse « malediction du pétrole ». Soulignons aussi que l’entreprise néerlandaise, leader dans l’exploitation pétrolière au Nigéria, a annoncé en janvier 2024, la vente de ses biens au Nigéria pour plus de 2 milliards de dollars. Cependant, même si certaines ONG internationales comme Amnesty international souhaite que Shell assume la responsabilité des dommages environnementaux dans le delta du Niger avant son départ du Pays, cette demande risque, à mon avis, de rester lettre morte. Un rapport du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) de 2011 avait déjà souligné l’ampleur dévastatrice de 50 ans d’exploitation pétrolière en pays Ogoni : pollution des nappes phréatiques et de l’air, destruction de la végétation, appauvrissement des populations. Selon ce même rapport, il faudra environ 30 ans pour tout nettoyer..
Références
Pour approfondir
Michel Naumann, KEN Saro-Wiwa, Journal de prison, Paris, Stock, 1996
